Le projet Rematriation (Matrimoine), mené au sein d'un réseau euro–ouest-africain avec Gaëtan Noussouglo, Hanifa Dobila, Marie Pabguigani Lamboni et Félicité Notson Kodjo-Atsou, repense la restitution en se centrant sur les objets ordinaires et leurs mémoires. Fondé sur les archives orales et inspiré par Saidiya Hartman et Marc Bloch, il explore les silences de l'histoire coloniale. En pays Agotimé (Togo), il articule ethnographie, critique muséale et création. La racontotte y constitue une méthode à part entière : une forme théâtrale brève, située, qui produit et restitue des savoirs en contexte. La rematriation apparaît ainsi comme un processus relationnel de réactivation des liens, récits et mémoires.
Dans le cadre du projet Rematriation (Matrimoine), développé au sein d'un réseau euro–ouest-africain, nous explorons de nouvelles façons de penser le retour des objets et des mémoires. Inscrit dans l'Axe 1 Racontottes du Togo, ce travail collectif réunit Gaëtan Noussouglo, Hanifa Dobila, Marie Pabguigani Lamboni, Félicité Notson Kodjo-Atsou et l'auteur de cette contribution. Il porte sur la recherche de provenance et la mise en récit d'objets familiers conservés en Europe.
À rebours des approches institutionnelles classiques de la restitution — souvent centrées sur des pièces majeures et des négociations entre États — le projet déplace le regard vers les objets dits ordinaires. Il interroge non seulement leur retour matériel, mais aussi celui des récits, des gestes et des mémoires fragmentées par l'histoire coloniale.
Ce projet est un dispositif de recherche issu des collections du Rautenstrauch-Joest Museum à Cologne. Il consiste à « remonter le temps » en retournant sur les lieux de collecte des objets, afin d'y réactiver des mémoires situées. À partir de photographies d'objets conservés en Europe, le projet provoque des récits, des échanges et des interprétations locales. Ces images deviennent des médiateurs : elles suscitent souvenirs, savoirs et prises de parole, tout en ouvrant un espace de dialogue sur les conditions de collecte et les trajectoires des objets. Il explore ainsi la possibilité d'un retour — matériel ou symbolique — en interrogeant ce que signifie restituer, raconter et réinscrire ces objets dans des contextes vivants.
Une attention centrale est portée aux archives orales, envisagées non comme de simples sources, mais comme des espaces actifs de réactivation et de réélaboration du passé. Dans cette perspective, le projet s'inspire des approches de la critical fabulation développées par Saidiya Hartman, en travaillant à partir des silences et des discontinuités des archives pour faire émerger des récits situés et sensibles. En écho aux travaux menés au Centre Marc Bloch, cette démarche rejoint également l'héritage de Marc Bloch, pour qui l'histoire se construit à partir de traces multiples — écrites, matérielles ou orales — et suppose une attention constante aux conditions de production des témoignages comme aux absences qui les traversent.
Pensée comme une démarche relationnelle et évolutive, la rematriation articule enquête ethnographique, critique des institutions muséales et pratiques artistiques. Elle se déploie notamment à travers les racontottes, de courtes formes théâtrales conçues comme des restitutions situées, au plus près des contextes de vie.
Il s'agit d'envisager le théâtre non comme une forme de restitution, mais comme un mode de recherche à part entière : un espace d'expérimentation où se construisent des savoirs situés, à partir du corps, de la relation et de la performance. Dans cette perspective, les racontottes ne viennent pas après l'enquête — elles en constituent un moment actif, où se rejouent, se déplacent et se reconfigurent récits, gestes et mémoires.
Ancré au Togo, en pays Agotimé, ce projet explore les conditions d'un retour sensible et partagé. Deux questions en constituent le coeur : comment rematrier ce qui a été arraché ? Et comment recréer du lien là où il a été rompu ?
La rematriation apparaît ainsi comme une autre manière de penser la réparation : non comme un simple retour des objets, mais comme une réactivation des matrices de sens, de filiation et de mémoire, à travers des cadres narratifs renouvelés — oraux, relationnels, situés, parfois pluriels et contradictoires.