Mémoires et Restitutions le vendredi 20 mars de 17h30 à 20h30 Goethe Institut de Lomé (GTA)
Le Vendredi 20 mars de 17H30 à 20H30, le Goethe Institut de Lomé (GTA) accueille un workshop exceptionnel.
« Matrimoines et Rematriation » se situe à la croisée de l'anthropologie, de l'histoire, du travail de mémoire et de la justice sociale. Initié par Togo Cultures, il est mené en partenariat avec le Rautenstrauch-Joest-Museum de Cologne et l'Université de Nanterre. Ce projet est soutenu par le Centre Marc Bloch, Fonds franco-allemand de recherche sur la provenance des objets culturels d'Afrique subsaharienne.
Ce workshop bénéficie également de la collaboration de l'équipe de recherche sur les Langues, Littératures et Identités Germano-Africaines (LIGA) de l'Université de Lomé. S'investissant dans la collecte de récits autour des objets muséaux, ce workshop se veut le prolongement de la création théâtrale soutenue par Togo Créatif. Il propose une reconnexion profonde aux terres et aux cultures dont les objets ont été spoliés, plaçant la réparation et la réinvention au cœur de la réflexion.
Enjeux et Perspectives
L'objectif est triple : s'interroger sur l'origine des objets, honorer les savoirs ancestraux et repenser une gouvernance communautaire post-coloniale. Cette journée sera l'occasion d'analyser les processus de dépossession mais aussi les voies de réappropriation culturelle.
Interventions Clés
Nanette SNOEP, directrice du Rautenstrauch-Joest-Museum de Cologne, apportera son expertise sur la transformation des institutions muséales et dressera un état des lieux de la politique de restitution en Allemagne.
Dr Kokou AZAMEDE enrichira le débat par sa contribution sur la question de la restitution et la mémoire coloniale au Togo.
Clôture Artistique
Le workshop s'achèvera par le spectacle théâtral Kaï Rematriation mis en scène par Gaëtan Noussouglo et Marcel Djondo, une œuvre forte qui met en scène ces enjeux de retour et de mémoire, suivi d'un débat avec le public pour prolonger la réflexion. Avec Hanifa Dobila, Marie Paguigani Lamboni dit Pab's, Félicité Notson Kodjo-Atsou, Roger Atikpo. Lumière : Petit Dévi-Tsibiaku.
Un spectacle qui interroge sur les biens spoliés pendant la colonisation
Conception et mise en scène : Gaëtan NOUSSOUGLO et Marcel DJONDO
Conseiller scientifique : Bernard MÜLLER
Artistes : Hanifa DOBILA, Marie Pabguigani LAMBONI (alias Pab's), Félicité KODJO-ATSOU et Roger ATIKPO
Lumière : Petit Mawuko DUEVI-TSIABIAKU
L'association Togo Cultures et deux associations françaises, Compagnie Gakokoé et Curio, se sont fusionnées le temps de créer le spectacle Kaï Rematriation. Les artistes seront en résidence à Togo Cultures et à l'Institut Français du Togo du 16 au 23 mars 2026. La sortie de résidence est prévue au Magic Mirrors le 24 mars. Le spectacle est attendu à l'Espace Culturel Neva-Emé le samedi 28 mars 2026 à 19h30.
Présentation du projet
Kaï Rematriation explore la mémoire coloniale, racontée et mise en espace par des artistes togolais à partir d'une sélection d'objets. Le spectacle se veut une « restitution de mémoires » qui dépasse la simple remise physique d'objets spoliés pendant la colonisation. Le projet vise à restaurer la puissance d'évocation de ce patrimoine à travers des récits contemporains collectés sur le terrain.
Alors que la restitution patrimoniale institutionnelle consiste souvent à rendre aux États postcoloniaux des objets emblématiques (masques, trônes, regalia), la notion de rematriation propose un déplacement du regard. Là où la restitution opère à l'échelle diplomatique et juridique, Kaï Rematriation agit au niveau des savoirs situés, des pratiques ordinaires et des cosmologies locales — souvent féminines ou vernaculaires — effacées par le regard colonial.
Cette démarche engage une réparation qui ne se limite pas au geste matériel, mais inclut une dimension épistémique : celle de la reconnexion, du soin et du tissage de sens. Il s'agit de réintégrer les objets — en particulier les objets dits « mineurs » ou « ordinaires » — dans les contextes relationnels, affectifs et politiques qui les ont vus naître, être utilisés, transmis, puis arrachés.
La méthodologie
À partir d'une sélection d'objets identifiés dans les collections des trois anciennes métropoles coloniales du Togo (Allemagne, France et Royaume-Uni), nous entreprendrons un recueil de récits actuels portés par des femmes. Le processus de « rematriation » consiste ici à relier les objets de collection à leur évocation narrative contemporaine. La méthode repose sur la recherche-création et associe une enquête de terrain (collecte de récits mémoriels) à la création de spectacles de formes brèves (« Racontottes »). Ces récits seront mis en scène par Gaëtan Noussouglo et Marcel Djondo, portés par trois comédiennes-chercheuses et un musicien koraïste.
Résumé de Kaï Rematriation
Kaï Rematriation avec Hanifa Dobila, Félicité Kodjo-Atsou et Marie Pabguigani Lamboni
Une kora grésille et sème le doute sur l'univers spatio-temporel. Elle dessine la cour royale, animée par les danses lestes de jeunes femmes s'amusant avec des images et des accessoires installés sur des cordes à linge. Puis, des cris mystérieux d'oiseaux se font entendre. Les « racontottes » s'enchaînent sur l'histoire de Julius Smend : ses rêves, son arrivée au Togoland et son installation à Misahöhe, dans la région des Plateaux. Face aux Agomé et aux Agotimé, peuples de guerriers, Smend impose les travaux forcés. Les accepteront-ils ? Au-delà de ce récit, se tissent en filigrane les conditions dans lesquelles les objets du Togoland se sont retrouvés dans les collections européennes. Entre réalité et fiction, ces histoires courtes plongent le public au cœur de la colonisation et posent l'épineuse question de la restitution.
Note de mise en scène
La Kora crépite et dessine une cour royale, comme dans le Mandingue. Les jeunes mères apparaissent en dansant sur une musique et une des chansons du Koraïste. Alors trois mères se rencontrent, s'installent, les mémoires s'ouvrent sur des parfums des objets du passé qui impactent le présent et l'avenir. Le visible côtoie l'invisible. Les femmes forment un seul corps, partagent les mêmes ressentis, les mêmes appréhensions. À l'image de l'oiseau mythique Ghanéen, Sankofa, elles tournent leur regard vers le passé colonial, parlent du présent où les pays sont indépendants et du futur libérateur.
Chaque racontotte est une forme vivante, incarnée, qui mêle témoignage, mémoire, émotion, savoir-faire, imaginaire. Les objets sont convoqués comme des chansons de circonstances des femmes dans le pays Ewé, « Akpalou ha ». Ces chansons parlent de l'histoire d'un homme, d'une femme ou d'une famille lors d'un rassemblement, d'une festivité ou d'un décès. Elles racontent, raillent, philosophent, dansent. C'est aussi le lieu de convoquer des mythes qui entourent chaque objet. Ainsi, à travers une scénographie modulable (scène frontale, en cercle, en arène et bi-frontale), l'histoire vogue comme des mots qu'on se jette d'un univers à l'autre, d'un continent à l'autre.
Martine Koundo, Agotimé-Adzakpa, le 15 septembre 2026
Leçons d'Agotimé
Une recherche de provenance au Togo par le récit, à partir des collections du musée Rautenstrauch-Joest (Cologne)
« Tout ce que les Blancs ont pris ici, une fois rentrés chez eux, ils ont réfléchi : "Qu'allons-nous faire de cela ?" Et ils l'ont transformé en richesse : musées, savoir, argent. Aujourd'hui, on parle du retour. Si on nous les ramène, serons-nous capables de nous en occuper ? Certains diront : "objets de vieux". Alors il faut réfléchir ensemble : vous, les étrangers, et nous, ici. Trouvons des idées et donnons-les au chef, pour savoir quoi faire si ces objets reviennent. »
Introduction : déplacer la restitution, déplacer le regard
La population d'Agotime-Adakpa suivant la projection d'images. En première ligne on reconnaît le Chef Canton d'Adzakpa
Cet article revient sur la première étape (septembre 2025) d'une enquête-création inscrite dans le projet Rematriation (Matrimoine), développé au sein d'un réseau euro-ouest-africain. Il s'inscrit dans l'Axe 1, Racontottes du Togo, consacré aux recherches de provenance et à la mise en récit d'objets familiers conservés en Europe, mené collectivement par Gaëtan Noussouglo, Marcel Djondo, Hanifa Dobila, Marie Pabguigani Lamboni, Félicité Notson Kodjo-Atsou et l'auteur de cette contribution.
À rebours des logiques institutionnelles de la restitution — centrées sur des objets prestigieux, des négociations étatiques et des protocoles bilatéraux — Rematriation déplace l'attention vers les objets dits ordinaires : ustensiles domestiques, textiles, canaris, paniers, petits dispositifs de protection, fragments de culture matérielle populaire. Ce déplacement n'est pas secondaire : il ouvre une autre compréhension de la violence coloniale, moins spectaculaire mais plus diffuse, faite d'arrachements répétés, de requalifications savantes, de désactivations symboliques et de transferts de valeur.
Le projet part d'un postulat simple : le retour ne concerne pas seulement des choses, mais aussi — et parfois surtout — des récits, des gestes, des régimes d'attention, des mémoires et des relations. C'est pourquoi Rematriation articule enquête ethnographique, critique muséale et pratiques artistiques, notamment à travers les racontottes, petites formes théâtrales conçues comme des restitutions situées, jouées et discutées in situ, en dialogue avec des publics locaux.
Ancré au Togo, en pays Agomé et Agotimé, ce travail explore les conditions d'un retour sensible et collectif, structuré par deux questions centrales : comment rematrier ce qui a été arraché, et comment réinsuffler du lien là où il a été rompu ? Le récit livré par Madame Koundo Martine lors d'une présentation à Agotimé-Adzakpa (15 septembre 2025) sert ici de fil conducteur : il relie une théorie locale de la spoliation à une interrogation politique contemporaine sur les modalités du retour.
Préambule : le récit de Martine Koundo (15 septembre 2025)
Madame Koundo Martine se présente comme ménagère, âgée d'une cinquantaine d'années, originaire d'Agotimé-Adzakpa. Peu scolarisée, elle s'exprime principalement en éwé. Son récit prend la forme d'une anecdote située dans le village de Yété : un Blanc, venu selon la rumeur pour la prospection minière, loue avec ses collaborateurs africains des cases, puis repart. Avant le départ du Blanc, le propriétaire de la maison lui transmet à son insu une mauvaise « sorcellerie » (Ekan Azé né), que le Blanc emporte sans le savoir.
L'allégorie est limpide : quelque chose a été pris, puis converti ailleurs en richesse et en puissance (réalisations, argent, savoir). Celui qui possédait initialement cette force en est désormais dépossédé, privé de son pouvoir d'agir et incapable de transformer cette puissance en bien. Le Blanc part. Puis, il se rend compte qu'en lui, il y a une puissance qui le pousse à faire du mal. Il ignorait porter en lui une telle puissance. Il se mit en quête de dompter cette force, pour finalement découvrir qu'elle ne lui appartenait pas : elle émanait en réalité du propriétaire de Yété, celui-là même qui lui avait loué les cases. Puisque c'était grâce à ce souffle qu'il avait prospéré, il s'en revint vers son bienfaiteur pour lui rendre grâce.
Mais une fois sur place, il vit que la pauvreté du vieil homme s'était muée en une noire misère. Une question le tourmenta alors : comment cet homme, détenteur d'une telle force, n'avait-il pas su la convertir en richesse pour son propre salut et celui des siens ? Le cœur lourd et dépité, il choisit alors de détourner ses offrandes et de les distribuer à d'autres.
Le récit se referme sur une question politique décisive : si les objets reviennent aujourd'hui, les communautés sauront-elles s'en occuper ? Et surtout : qui décidera de ce qu'il faut en faire ? D'où un appel à une réflexion collective, entre habitants et « étrangers », pour imaginer ensemble l'avenir de ce qui pourrait revenir.
Vidéo
Résumé du workshop Matrimoines & Rematriation
Ce récit propose une lecture à la fois cosmologique et politique de la spoliation : la colonisation n'y apparaît pas seulement comme vol d'objets, mais comme captation de forces ensuite converties en valeur dans d'autres régimes (musées, archives, science, argent). Il esquisse aussi une théorie locale du présent : le retour des objets ouvre un champ d'incertitudes, de conflits possibles et de décisions à négocier.
Méthode / anti-méthode : « ne s'en tenir qu'à ce qu'on vous dit »
Les femmes d'Agotimé-Adzakpa suivant la projection d'artefacts
En septembre 2025, l'équipe des racontottes s'est rendue à plusieurs reprises à Agotimé-Adzakpa, l'une des vingt-sept chefferies Agotimé située à environ une heure trente de Lomé. L'enquête a débuté par une phase de repérage, de démarches administratives et de cérémonies propitiatoires, indispensables pour inscrire le projet dans des cadres relationnels, politiques et rituels locaux.
Dans un second temps, des objets éwés issus des collections du Rautenstrauch-Joest Museum ont été projetés sur grand écran, dans la cour du chef de canton, devant un public intergénérationnel rassemblant anciens, adultes et enfants. Ce dispositif de projection collective constituait une première forme de « retour » : non pas par le déplacement matériel des objets, mais par leur réinscription publique dans un espace social et narratif.
Le projet se définit ici comme une anti-méthode : résister à la tentation de « savoir à la place de », laisser les récits se faire, écouter les catégories vernaculaires, accepter les désaccords, et surtout ne pas rabattre ces prises de parole sur une grille unique (patrimoine, art, superstition). Le récit — oral, performé, situé — permet de saisir la continuité de la violence coloniale dans le présent, là où les dispositifs patrimoniaux tendent à la fragmenter, l'esthétiser ou la neutraliser.
Objets de force : classification impossible, déplacement violent
Une projection d'une image de force à Agotimé-Adzakpa
La plupart des objets projetés ont été immédiatement reconnus par les habitants : nasses, paniers, récipients, ustensiles, textiles, mais aussi petites amulettes et figurines contenant des éléments consacrés. Cette dernière catégorie s'est révélée particulièrement importante. Les participants les désignent volontiers en français comme « objets de force », traduction approximative d'une catégorie locale qui renvoie à une puissance fondamentalement relationnelle, inscrite dans des alliances, des protections, des conflits, et des médiations entre visible et invisible.
En éwé, le terme gbgb peut désigner un ensemble d'objets investis d'une puissance active. Mais cette catégorie n'est pas homogène : le statut des objets dépend des contextes d'usage, des intentions d'activation, des médiations (prêtre, devin, guérisseur) et des relations sociales où ils s'inscrivent. Une distinction cruciale est opérée entre des objets de protection légitime (liés au vodun, à la médecine, à la protection lignagère, aux ancêtres) et des objets associés à la sorcellerie (force nocturne, prédation, nuisance), désignés par d'autres termes et enveloppés de secret et d'ambivalence.
Une vue des chefs et population d'Agomé-Kpalimé le 15 septembre 2025. Photo : G. Noussouglo
Cette plasticité ontologique rend toute classification stable problématique : un même objet peut changer de statut selon le moment, la personne, le lieu, les forces engagées. Or, l'extraction coloniale a souvent opéré sans connaissance fine de ces régimes de puissance. Le déplacement vers l'Europe a produit une double violence : arrachement matériel et désactivation / resémantisation. Arrachés à leurs dispositifs d'usage, ces objets ont été requalifiés comme artefacts ethnographiques, puis transformés en valeur patrimoniale et symbolique dans les métropoles.
Une hypothèse émerge, convergente avec l'allégorie de Martine Koundo : la désactivation n'a jamais été totale. L'Occident a su recycler une partie de l'énergie sociale contenue dans ces objets en la réinscrivant dans d'autres cadres (musée, science, esthétique, économie). Les objets, privés de leurs régimes d'efficacité rituelle, ont continué à produire des effets — non plus comme médiateurs locaux, mais comme producteurs de savoir, de prestige, de capital symbolique. Il s'agit moins d'une neutralisation que d'une conversion asymétrique de puissance.
La rematriation à l'épreuve du musée ethnographique
À partir des collections du Rautenstrauch-Joest Museum à Cologne en Allemagne et d'une enquête en pays Agomé et Agotimé au Togo
Depuis plusieurs années, le Rautenstrauch-Joest Museum (Cologne) revendique un déplacement de paradigme : passer de la conservation à la conversation, replacer le care au cœur des pratiques muséales et assumer une responsabilité publique face à l'histoire coloniale des collections. À partir d'une enquête de provenance menée en septembre 2025 en pays Agotimé (Togo), cet article examine ces orientations à l'épreuve d'un terrain postcolonial concret. En s'appuyant sur des récits locaux, sur des objets dits ordinaires et sur les débats suscités par leur possible retour, il interroge les conditions dans lesquelles le musée peut réellement devenir un espace de conversation symétrique, de soin relationnel et de redevabilité politique.
La démarche impulsée par Snoep au Rautenstrauch-Joest Museum constitue aujourd'hui l'une des tentatives les plus cohérentes et les plus exigeantes de refondation critique du musée ethnographique en contexte postcolonial. En déplaçant résolument le centre de gravité de l'institution – de la conservation vers la conversation, de l'autorité savante vers l'écoute, de la possession vers la relation – elle engage le musée dans une transformation profonde de ses régimes de savoir, de responsabilité et de présence publique.
Du musée comme forum : promesses et limites de la conversation
Le projet muséologique porté par le RJM sous la direction de Nanette Snoep se distingue par une volonté affirmée de rompre avec le modèle du musée ethnographique classique. La notion de conversation y occupe une place centrale : elle désigne le passage d'un musée qui expose et explique à un musée qui écoute, dialogue et accepte la pluralité des récits. Les dispositifs participatifs, les cartes blanches, les invitations à des artistes et chercheurs issus des sociétés anciennement colonisées visent à transformer le musée en forum.
L'enquête menée à Agotimé permet toutefois de déplacer la question : où commence réellement la conversation ? Lorsque des photographies d'objets conservés au RJM sont projetées publiquement dans la cour du chef de canton, Togbui Komlan Nyagamago, à Agotimé-Adzakpa, une conversation s'ouvre – mais hors du musée, et selon d'autres règles. Les objets ne sont plus stabilisés par une vitrine ou un cartel ; ils redeviennent ambigus, parfois inquiétants, et immédiatement discutés. Cette situation révèle un décalage : la conversation muséale, telle qu'elle est pensée à Cologne, reste largement encadrée par l'institution, tandis que la conversation locale engage des enjeux de protection, de danger, de conflit et de décision collective.
La parole de Martine Koundo – interprétant la spoliation coloniale comme une captation de forces converties en richesse muséale et savante – agit ici comme une contre-conversation. Elle ne répond pas au musée ; elle en déplace les prémisses. Elle ne demande pas seulement « pourquoi ces objets sont ici ? », mais « que sont-ils devenus là-bas, et que risquent-ils de redevenir ici ? »
Care : conserver ou prendre soin ?
Une vue de la population d'Agotimé Adzakpa
Le discours du RJM met également en avant la notion de care, entendue comme une attention portée non seulement aux objets, mais aussi aux personnes, aux relations et aux histoires blessées. Cette orientation constitue une rupture importante avec une muséologie fondée exclusivement sur la préservation matérielle.
L'enquête d'Agotimé permet cependant de radicaliser la question : de quoi le care est-il le nom, lorsque les objets sont pensés comme porteurs de forces ? Dans les discussions locales, certains artefacts – qualifiés d'« objets de force » – ne peuvent être ni exposés ni manipulés sans précautions. Leur retour supposerait des protocoles rituels, des gestes de neutralisation ou de réactivation, et l'implication de spécialistes locaux. D'autres objets, destinés à recevoir et déplacer des malheurs hors de la communauté, ne sont pas souhaités : leur fonction même rend leur retour potentiellement dangereux.
Dans ce contexte, le care ne peut se limiter à la conservation préventive ou à l'éthique du respect. Il engage une responsabilité ontologique : reconnaître que certains objets ne relèvent pas du même régime d'existence que ceux pour lesquels le musée a été conçu. Prendre soin peut alors signifier ne pas exposer, ne pas restituer, ou accepter que l'objet échappe durablement à la visibilité publique.
Cette perspective met en tension le musée comme espace ouvert et le soin comme pratique située. Elle suggère que le care muséal ne peut être défini unilatéralement par l'institution, mais doit être co-négocié, au risque d'accepter des zones d'opacité et de retrait.
Responsabilité publique et redevabilité postcoloniale
Une vue de la population d'Agomé-Kpalimé suivant les artefacts
Le troisième pilier du discours du RJM – la public accountability – renvoie à l'idée que le musée doit rendre des comptes : sur l'origine de ses collections, sur les conditions de leur acquisition, et sur les récits qu'il produit. Cette exigence est au cœur des recherches de provenance contemporaines.
L'enquête d'Agomé et Agotimé montre toutefois que la responsabilité publique ne se joue pas seulement dans la transparence archivistique ou la contextualisation historique. Elle engage une redevabilité politique vis-à-vis des effets durables de la désymbolisation coloniale. Les objets collectés ne sont pas seulement des témoins du passé : ils ont continué à produire des effets – en Europe, sous forme de savoir, de prestige et de capital symbolique, et en Afrique, sous forme de manques, de ruptures et de disqualifications.
Dans cette perspective, la restitution ne peut être pensée comme la clôture d'un dossier, mais comme l'ouverture d'une arène de responsabilités partagées. Qui décide des modalités du retour ? Qui assume les conséquences symboliques, sociales et rituelles de ce retour – ou de son absence ? La proposition formulée à Agomé et Agotimé est explicite : réfléchir ensemble, habitants et institutions, avant toute décision. Cette exigence déplace la public accountability du musée vers une accountability relationnelle, distribuée et continue.
De la conversation à la co-décision : un seuil critique
L'un des enseignements majeurs de l'enquête est que la conversation, si elle ne débouche pas sur des formes de co-décision, risque de rester un dispositif asymétrique. Parler des objets, inviter des voix, reconnaître des récits : tout cela est nécessaire, mais insuffisant si les cadres décisionnels – exposition, conservation, restitution – demeurent centralisés.
À Agomé et Agotimé, les débats autour du « balai de pluie » (objet n° 20167) montrent que la restitution est moins une réponse qu'un problème à traiter collectivement. Le musée, dans cette configuration, n'est plus seulement un lieu de médiation, mais un acteur engagé dans des circulations de puissance et de sens. Reconnaître cette position implique d'accepter que certaines décisions échappent aux logiques muséales habituelles.
Conclusion : le musée mis en risque
Félicité Notson Kodjo-Atsou, Marie Pab Lamboni et Hanifa Dobila les Racontteuses dans Kaï Rematriation
Tout au long de cette phase de recherche menée en pays Agomé et Agotimé, la démarche portée par Nanette Snoep a été globalement bien reçue par les interlocuteurs locaux. Elle présente un avantage décisif : celui de créer les conditions d'une expression plurielle des subjectivités, sans assigner les sociétés concernées à une identité culturelle figée ni projeter sur elles une authenticité présupposée. En rompant avec les logiques d'essentialisation qui ont longtemps structuré les politiques patrimoniales et les discours muséaux sur l'Afrique, cette démarche déplace les termes mêmes du débat sur la restitution et la provenance.
Alignée sur des principes de conversation, de care et de responsabilité publique, l'enquête de provenance menée à Agomé et Agotimé en révèle cependant les lignes de tension. Elle montre que ces principes ne prennent pleinement sens qu'à la condition d'exposer le musée à un risque réel : perdre le contrôle interprétatif, renoncer à la visibilité de certains objets, accepter que toutes les demandes ne soient ni compatibles avec l'agenda institutionnel ni convertibles en dispositifs d'exposition. Le dialogue, ici, n'est pas un supplément éthique ou un label de bonne conduite, mais une épreuve politique qui met à nu les rapports de pouvoir hérités du fait colonial.
Projection des artefacts du Musée de Cologne dans les pays Agomé et Agotimé
La rematriation, telle qu'elle se dessine dans ce contexte, ne vise ni à solder le passé ni à neutraliser la violence coloniale par un geste réparateur univoque. Elle engage au contraire une reconfiguration des rapports présents au patrimoine, en déplaçant le musée d'un espace de conversation maîtrisée vers un espace de redevabilité effective, où écouter implique aussi de céder, de différer, voire de renoncer. À ce titre, elle oblige l'institution muséale à reconnaître que la responsabilité ne se mesure pas à la quantité d'objets restitués ni à la qualité des cartels produits, mais à sa capacité à accepter une perte d'autorité symbolique.
Dans cette perspective, la transformation du musée ethnographique ne peut être pensée comme un processus linéaire, progressif ou achevé. Elle constitue un champ de luttes, traversé par des conflits d'intérêts, des désaccords irréductibles et des asymétries persistantes, que nul dispositif participatif ne saurait dissoudre entièrement. Comme le rappelle avec justesse bell hooks, « la décolonisation de l'esprit est un travail collectif, jamais achevé ». Cette affirmation ne relève pas d'un horizon consensuel, mais d'une exigence politique : celle de maintenir ouverte la conflictualité, d'en faire un moteur critique, et de refuser que la décolonisation – du musée comme du savoir – soit convertie en simple opération de communication ou en geste de clôture symbolique.
Gaëtan Noussouglo et Bernard Müller séjournent en Allemagne pendant deux semaines pour visiter les réserves des musées ethnographiques et recenser les objets togolais issus de la frénésie de collecte coloniale. Cette enquête amorce un processus de trois ans, financé pour Togo Cultures par l'Institut Marc Bloch (Berlin), le Rautenstrauch-Joest Museum (Cologne) et l'Université de Nanterre. Il s'agit du deuxième projet de création mené par la compagnie cette année, après Cabaret Brésil-Zomayi de Kangni Alem, une forme contemporaine de concert-party revisitée autour du thème de l'esclavage sur la côte ouest-africaine. Il est mené en collaboration avec la Commission Nationale de Francophonie du Togo.
Gaëtan Noussouglo concentré sur le trône Ewé
Rematriation ou bruits de cuisine met en scène la colonisation à travers le regard et la voix d'artistes togolaises, à partir d'une sélection d'objets ordinaires issus des collections ethnographiques françaises, allemandes et britanniques.
Qu'elles soient françaises ou allemandes, les bases de données existantes révèlent que, pour le Togoland et le Togo, la majorité des objets collectés entre 1880 et 1960 sous l'administration coloniale sont des objets du quotidien : vêtements, armes, ustensiles de cuisine, outils agricoles, pièges, poteries, objets rituels, fétiches, armes de chasse, photographies. Ces objets banals, saisis dans un contexte de domination, éclairent la vie quotidienne dans les campagnes, et en particulier les sphères intimes souvent organisées par les femmes. Pourtant, les récits qui les accompagnent sont le plus souvent formulés par des hommes et privilégient des objets de pouvoir à caractère patriarcal.
Ce projet vise à inverser cette tendance. Il s'agit de revaloriser les voix féminines, de faire émerger des récits à partir de leur point de vue, autour des circonstances d'acquisition de ces objets. Nombre de ces objets sont liés à des savoir-faire — parfois oubliés, parfois encore vivants — qu'il est essentiel de réactiver : recettes, pharmacopées, soins de beauté, et autres formes précieuses de connaissances.
Avec Bernard Müller et Yohannes MEKONNEN au Musée ethnologique de Cologne
À partir d'une sélection d'objets identifiés dans les collections des anciennes puissances coloniales (France, Allemagne, Royaume-Uni), le projet recueillera des récits contemporains de femmes, en lien avec les histoires que ces objets réveillent ou convoquent. Le processus, que nous appelons Rematriation, consiste à reconnecter les objets à leurs contextes culturels et narratifs d'origine, en leur redonnant souffle à travers des paroles vivantes.
La méthode, relevant de la recherche-création, associe enquête de terrain (collecte de récits mémoriels), un volet pédagogique confié au fondateur d'écoles Kouévi Folly et création scénique. Les récits collectés donneront naissance à des spectacles de petite forme (Racontottes), mis en scène par Gaëtan Noussouglo, accompagné ultérieurement de Marcel Djondo, et portés par trois jeunes artistes-comédiennes-chercheuses actuellement très engagées : Hanifa Dobila, Marypab Lamboni et Félicité Notson Kodjo-Atsou.